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Ce que je vois, une photographe en gériatrie

Ce que je vois, est donc le titre de cet article et je me demande déjà ce que je peux dire d’un petit peu intelligent, tant je vois plus que je ne sais le parler. C’est ça, c’est une question de regards.. qui voit? qui entends? et qui regarde? Bref, commençons par le début...

Ma profession est photographe et je travaille à l’hôpital Ambroise Paré au service de gériatrie, le « 2 G », où j'anime chaque jeudi un atelier de deux heures intitulé « mémoires vives ». Cette activité est exercée dans le contexte de l’A.S.B.L « l’Art-Chétype » qui propose des interventions d’artistes en milieux de soins. Cet atelier fait également l’objet d’une réflexion quant à la possibilité d’une radio intergénérationnelle. J‘interviens donc en qualité de photographe et d’artiste et j’anime ces deux heures avec comme appui la technique du photo-langage. Concrètement, je propose des photos issues d’un travail personnel assez intemporelles et ces images deviennent la base d’un échange verbal entre nous, les résidents et moi, et généralement à bâton rompu pendant ce laps de temps. Là, je rencontre des personnes âgées entre 65 ans et 99 ans, ces personnes sont là, suite à une chute ou une hospitalisation ou à la demande d’autrui. Ils sont donc présents pour une durée de 15 jours à 3 semaines maximum et ce sont donc des rencontres et des échanges rapides, sur le court terme.

Autour de la table, des femmes et des hommes parfois légèrement malades, une chute, au plus lourd ; la maladie d’Alzheimer. Aussi, des cas de démence légère... Je suis accompagnée par une psychologue et une infirmière qui restent avec nous autour de la table, sans prendre véritablement part à la discussion. Voilà donc le tableau, une table, des photos posées, les personnes et puis voilà ce moment ou tout peut arriver... C’est comme cela que je le vis, à l’écoute de l’énergie qui circule, des regards, des quelques mots du début. Je me présente et j’explique la présence d’un petit appareil enregistreur par le fait que j’ambitionne de réaliser une émission de radio,  car j’argumente que je crois, et ne suis pas la seule, que la voix des aînés est digne d’intérêt et que la richesse de leur vie est un trésor inestimable que j’ai envie de partager au plus grand nombre. Déjà, ils m'interpellent : « Vous croyez, vous? Vous pensez ça, vous? Non, hein les jeunes, les gens s’en foutent, vous savez, ce qu’on dit ça n’a plus d’importance ... » Et puis, relativement vite, l’intime est là du plus simple au plus grave, des montagnes russes de l’émotion; l’un évoque une perte dramatique, l’autre un souvenir de guerre et une troisième rit. Je suis vraiment impressionnée par tout ce qui m’est livré parce que je perçois aussi que ces personnes me parlent d’un temps que je ne connais pas. Ils me parlent d’amour d’une vie entière, d’un rôle d’épouse et de mère exclusivement, d’économie, de vision de la vie.

A chaque fois, je ressors troublée par cette distante entre la vie qu’ils racontent et celle d’aujourd’hui, il y a peu de points communs. Les psychologues présentes attestent du bien fondé de la démarche et relèvent le bien -être que cela draine durant la semaine comme si une conversation plus intime s’engage et permet aussi aux soignants de voir une autre personne, un autre éclairage sur cette personne: cela change subrepticement le rapport à  l’autre. Ce que je vois aussi, c’est justement une forme de distance, un éloignement presque pour la vie... La mort est peu évoquée mais elle n'est jamais très loin non plus, à sa juste place de fatalité. Je vois des gens seuls, assez surpris ou peinés. Cette génération qui s’est occupée de ses parents sans se poser de questions découvre que cela n’est pas de l’ordre de l’évidence pour leurs enfants. Selon l’humeur du jour ou la synergie du groupe, les dialogues changent mais, par contre, on constate toujours cette capacité de passer du plus léger au plus profond sans avoir l’air d’y toucher, un peu du bout des lèvres, un peu comme quand on s’en fout de tout.

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